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L'UTMB édition 2007 (163 km et 8900m de dénivellé)

par Pierre Courtois

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Mon Mont Blanc

Météo exécrable le mardi 21 août lorsque nous approchons de Chamonix, à 16h30, sous des trombes d'eau, nous avons l'impression qu'il fait presque nuit !!. Nous essayons, Evelyne mon épouse et moi d'apercevoir ce qui fait le mythe de notre présence, les nuages sont tellement bas qu'on n'aperçoit même pas la montagne !!
Le mercredi contraste radicalement avec la veille, et, si les 4 saisons peuvent se voir dans la journée en Bretagne, la Haute Savoie peut faire la même chose, peut-être en 2 jours !!!
Un ciel presque dégagé laisse apparaître sa masse imposante, il est là, majestueux, j'essaie d'imaginer ce que sont ses 4807 mètres et d'en déduire 2300, pour faire le compte des 2500 mètres qu'il va falloir atteindre 3 fois pendant la chevauchée, sans compter les autres patates pourtant pas si insignifiantes.
L'échéance approche et la pression monte, la trouille me serre un peu le ventre, mais j'essaie de ne pas le montrer. Pourtant, il n'y aurait aucune honte à échouer devant le morceau, la réflexion de Jules Verne me revient en mémoire:
"La gloire, ce n'est pas d'être arrivé, mais c'est d'être parti."
Reculer maintenant, non, ce n'est pas le genre de la maison !!!
Toute la ville de Chamonix vit au rythme du rendez-vous, manifestement, en 5 années, l'UTMB est devenu un monument et une fierté pour les Chamoniards………………bon, je vois bien que ça fait aussi marcher le business !!
163 bornes, Tréguier -Rennes avec un passage par l'Everest, 8900 m de dénivelé à grimper et à descendre !!. J'ai du mal à imaginer.
Jeudi-
Finalement pressé d'être enfin dans le défi, nous décidons, Evelyne et moi d'aller retirer mon dossard.
Organisation impeccable, accueil chaleureux des bénévoles vêtus de leur tee schirt vert, vérification d'identité, billet de 20 euros en caution pour les puces, vérification du matériel obligatoire (mais il ne sera ensuite jamais vérifié pendant la course, et j'ai vu des sacs bien légers !!!) Feuille de route et recommandations, distributions des sacs relais pour Courmayeur et Champex, puis le fameux tee-schirt (le mien sera bleu, il y en avait aussi des verts) …..et la petite ballade dans le salon des courses nature, mais le cœur n'y est pas, avalons d'abord ce qui nous est promis !!!
En sortant du gymnase, un concurrent m'interpelle, mais comme je ne suis pas physionomiste….!. Je connecte quand-même quand il me parle du raid Armorique 1999…….ça ne rajeunit pas !
Plus tard, dans l'après midi, alors que le soleil commence à cogner, nous rencontrons des "pays". Gilles Male de Perros, Frédéric Doyen de Lannion, Marie Sergé et son fils Christophe de Trébeurden, et Gérard Mesmeur.
Naturellement, la discussion tourne autour du "monstre", Fred m'impressionne avec ses 36 h de l'an dernier, Gérard ne me rassure pas en racontant son échec à Champex, paralysé par le froid. Il faut dire que les conditions étaient apocalyptiques !!
Prendre le départ n'est pas une assurance pour voir l'arrivée……….. à pied………….Le Mont Blanc continue à nous toiser, du haut de ses 4807 mètres.
Tous les 4 campent du coté de Vallorcine, à une quinzaine de kilomètres de l'arrivée.
J'essaie d'accumuler les heures de sommeil, alors que certains s'entraînent à ne pas dormir. C'est l'un ou l'autre. Je me souviens de la Réunion, des envies irrésistibles de dormir nous assaillent par moment et il est difficile de résister. Ici, les barrières horaires ne permettent pas ce confort !!!
Vendredi, jour du départ……….
Puis le temps prend une autre dimension, comme si quelque chose nous poussait inexorablement vers le moment du lâché, alors qu'on voudrait bien réfléchir encore un peu, comme si reculer était possible.
C'est "con", à 57 balais bien tassés, de se faire mal comme ça, et de stresser pour si peu. Evelyne me répète que je ne suis pas obligé d'y aller !!!
Pas si simple !!
L'heure approche, et le doute prend le pas sur l'expérience et l'assurance, on voudrait avoir le ticket gagnant, ……pas moyen d'échapper à la réalité.
Je mesure le privilège de compter parmi toutes celles et tous ceux qui portent au poignet le petit bracelet plastique rouge et ses 2 puces. Un peu de fierté aussi, un peu comme des gladiateurs qu'on envoie au casse pipe. Un peu aventurier des temps modernes.
J'essaie d'imaginer l'état d'esprit des concurrents que nous croisons dans la rue, il y en a qui sont déjà en tenue dès le début de l'après midi, sac au dos et équipement complet…………..ça pourrait impressionner, et puis il y a les anonymes qui espéreraient presque une dégradation rapide de la météo qui annulerait la fête !! Soulagement et échappatoire.
Volontaire, mais pas responsable de la situation !!!
Nous décidons enfin avec Evelyne de nous rendre vers 17 h sur la ligne de départ.
Devant la Mairie, le portable d'Evelyne sonne. C'est JJ Guillou qui veut aussi participer à la fête, ses petits encouragements me vont droit au cœur, je leur fait une garande place dans mon sac, en même temps que ceux de Yannick Cornanguer qui avait pris des nouvelles le matin………………paradoxalement, le fardeau se fait un peu moins lourd, j'aurais aimé qu'ils soient là.

Folie !!!………….Il y a déjà une foule compacte et debout sous l'arche du départ……………..1h30 avant le bang !!. Comme si une "pole position"était un atout pour une course qui va durer entre 21 h et 46 heures!!!
Les compteurs sont détraqués chez certains !!
J'essaie de parler avec Evelyne, de méditer sur ma présence, mais l'anxiété est trop forte, l'humilité serre la gorge….elle s'en aperçoit et préfère me laisser seul. Je crois qu'elle se fait aussi du souci.
Ces moments sont forts et font défiler les souvenirs qui marquent une vie, ceux qui vous sont chers et ceux qui l'ont été vous manquent.
Partager tout ça serait tellement bon.
Elle m'avouera plus tard, bien après l'arrivée, qu'avec mon accident de vtt de mai (2 apophyses vertébrales fracturées), elle était quasiment sûre que je ne tenterai pas le défi………………….
18h15……………………le discours émouvant du couple organisateur Poletti me fait monter les larmes aux yeux, tout remonte à la surface, des personnes me manquent, c'est le début du voyage intérieur……………..c'est douloureux mais intense.
Je suis abasourdi et écœuré par le manque de savoir-vivre et l'irrespect de dizaines de coureurs qui n'écoutent pas ces mots d'encouragement, de prudence et de partage de ceux qui, depuis des mois, se sont sacrifiés pour nous offrir ces moments d'exception.
Quel monde de consommateurs inconscients et égoïstes!
18h30……………..Cette musique m'émeut toujours, comme le "Héra" des Templiers, "les Chariots de Feu" résonnent dans la petite rue de la mairie, le film défile aussi…...j'y suis !!
Il me faudra 2'30 pour franchir l'arche et presque 5' pour commencer à courir, régler les sangles du sac, tout vérifier alors que déjà des bidons roulent au sol et les premiers bâtons claquent au sol……….ce n'est pas franchement utile !!. Puis la course prend son rythme, pas plus de 130 au cardio, on n'est pas arrivé !!
Il y a quelque chose de pathétique dans l'instant, entre deux haies de spectateurs qui encouragent jusqu'à la sortie de la vile dans la direction des Houches, comme si nous partions pour des mois autour du monde !!…………….puis la foule se fait plus rare, un vide s'installe dans le bruit des sacs qui secouent leur contenu, floc floc, ting ting, sritch,sans oublier les pffff, pfffff, on y est vraiment.
Il reste à peu près 2h de jour pour le troupeau dense de 2300 concurrents.
A la sortie des Houches, Hervé Charmettant, un ancien compagnon de raid du temps des "défis verts" m'encourage en prenant une photo, ça fait du bien, puis dans un virage à gauche, la pente raidit, il faut marcher…………économiser, économiser, il reste environ 154 km !
Un coup d'œil en arrière et la vallée de Chamonix entre lentement dans la pénombre, illuminée de mille feux, la vue est magnifique, le dénivelé impressionnant pour un non montagnard et, lorsque nous atteignons le col de la Charme, je me résigne à allumer la frontale en mode économique, nous entrons dans la nuit par une descente vertigineuse par une piste de ski qui fait chauffer les quadriceps. Les orteils jouent les autos tamponneuses au bout des chaussures. Ce ne sont pas les 2 ou 3 km de route bitumée qui feront reposer les freins……il faudra resserrer les lacets.
A St Gervais, c'est le 14 juillet ! Une foule de curieux quasiment en délire a envahi les abords du ravito, j'en vois qui se précipitent…………….à quoi bon !
Surtout ne pas s'affoler, refaire le plein, savourer le potage chaud, un peu de coca pétillant et, comme il commence à faire frisquet, endosser la petite polaire, mais sur le tee schirt mouillé, elle sera vite humide; je transpire trop.
En sortant du ravitaillement, René Gaudier surgit d'un troquet en criant "c'est Courtois" et se précipite pour prendre une photo (qu'il m'enverra ensuite) et m'encourager puis je disparais dans la pénombre.
Toujours le contraste entre l'animation débordante et le silence de la nuit dès que nous abordons les sentiers et les pistes qui longent le "Bon Nant", le petit sentier est sympa et je suis dans un petit groupe, c'est plus facile pour éclairer le terrain, on peut anticiper sur les obstacles, c'est courable jusqu'aux Contamines ou, après quelques marches nous sommes accueillis au 2ème ravito avec la même liesse qu'à St Gervais. Petit répit sans floc floc et tac tac de bâtons.
Je n'ai pas voulu m'encombrer de ce matos parce que je ne me suis jamais entraîné avec, et, je suis resté fidèle à ma méthode de ne jamais faire des essais en course. Ce qui vaut pour les chaussures me semble valable aussi pour le reste!.
Je prends le temps de re badigeonner les pieds au Nok, la soupe vermicelle, le coca et la banane sont avalés appuyé sur une poubelle en guise de comptoir………petit brin de discussion avec un spectateur qui connaît le coin et me dit que, jusqu'au col du Bonhomme, ça ne monte pas trop dur………………..Il se trompe !!! ou il n'a pas pris le même chemin que nous !
Il est temps d'enfiler l'imper léger, il fait vraiment froid, je ne regrette pas d'avoir pris mes gants polaires et mon bonnet de l'estran 2004. Au bout de 3 à 4 km, à N D de la Gorge, la piste se transforme en sentier pavé…………à la romaine et pentu, la DDE n'est pas passée par-là depuis longtemps et ça monte raide la marche s'impose…………..mais j'ai trop chaud et décide d'enlever le coupe vent et le bonnet. Trop chaud, trop froid, ce n'est pas facile de trouver les bons réglages !
Un long serpent se dessine au dessus de moi, formé par les mille frontales qui me semblent pour certaines terriblement loin…………et haut.
A la Balme (km 38-1706m) un grand feu de camp réchauffe l'atmosphère du campement sommaire, mais c'est plutôt l'enthousiasme des bénévoles qui fait le boulot.
Je grelotte tee-shirt trempé de sueur, comme ma polaire, mon petit imper rouge recouvre à nouveau la marinade, faut pas rester comme ça. Le tee schirt de rechange protégé par un sac plastique prend vite le relais, ça caille torse poil à 1800 en pleine nuit !!
Je ne tarde pas après le potage, le coca, et la banane en même temps qu'un petite part de "gâteau sport", sans avoir oublier les préliminaires avec mon Smecta.
Depuis que j'en prends pendant les courses longues, je n'ai pas de problèmes de crampes abdominales ni de douleurs pubiennes qui finissent par m'empêcher de courir, alors que les guiboles sont encore en forme.
Rester chaud et ne pas refroidir la sueur qui gèle, le col du Bonhomme est loin, mais la progression est efficace, en file indienne nous traversons quelques névés. Après le col ( 2329 m), la piste devient plus technique dans la caillasse qui me rappelle la Réunion jusqu'à la Croix du Bonhomme (2479 m). Petit arrêt cailloux dans les chaussures ( je n'ai pas de guêtres et c'est une erreur !) puis nous plongeons dans le noir par une pente herbeuse, glissante, humide et traversée par des mini mono traces bien creusées. Il faut avoir des cuisses pour résister à la pente, et des chaussures qui tiennent la route. Pas de problèmes, mes Pégasus Nike Trail à pas cher de chez Sobhi font l'affaire alors que je vois pas mal de concurrents qui jouent les équilibristes ou descendent sur les fesses !
Mais les ongles des orteils ne sont pas à la fête, je double du monde mais dans la douleur, ce n'était pas vraiment prévu.
Aux Chappieux ( 49ème - 1549 m) au terme d'une descente assez vertigineuse, mais comme on n'y voyait rien………………………concert, feu de camp, ravito au chaud, chaleureux et bienvenu.
Pas besoin d'aller se servir, les bénévoles sont aux petits soins, c'est du 3 étoiles, j'ai droit à 2 assiettes de soupe les pieds sous la table. Ca requinque…………….
49 bornes, toujours vivant et le jour va bientôt se lever, ne pas s'affoler, il en reste 114.
En passant devant la salle de soins et kiné, personne dans la file. J'en profite pour passer 10' à régénérer les quadriceps, la jeune qui me couve vient de passer 4 années à la Réunion du coté de St Pierre. Elle avait été bénévole sur le Grand Raid. Que de bons souvenirs pour nous deux.
Nouvelle rencontre avec Hervé qui vient de voir partir son ami Jean Daniel. Petit brin de causette sur la route qui monte d'abord doucement vers le Col de la Seigne, on peut courir en traînant les pieds. Le jour se lève, avec des chances, j'aurais droit au spectacle au sommet du col transformé en alpage……………………..Superbe féerie de couleur!!
Je me sens tout petit devant ce monument, le paysage vers le refuge Elisabetta est magnifique, je perds peu à peu la notion du temps quand les douleurs sont supportables.
Course à la dahu dans la descente pour éviter de meurtrir davantage les pieds puis petit répit, bien chauffé par les premiers rayons du soleil au ravito, en compagnie de Marie Sergé………….Sacrée baroudeuse. Chapeau bas !!
Nettoyage de chaussettes et badigeonnage de Nok, soupe coca avant d'enfiler une longue piste en ligne droite. Les rangs se sont bien éclaircis et les groupes de coureurs sont plus rares, alors que les foulées sont, elles aussi plus lourdes. Economiser, économiser, surtout que la grimpette, juste après le lac Combal, vers arête Mont Favre………….Ce n'est pas de la piquette !!……….à considérer avec le cagnard qui s'y met !!
C'est vraiment raide dans la mono trace qui quitte la vallée à droite.
Il y a quelque chose d'inhumain à vouloir continuer à avancer alors que l'adversité grandit. Le petit groupe que j'ai rejoint discute beaucoup, ils ont perdu l'un des leurs, c'est leur 2ème tentative et 1 seul a déjà vu le bout.
Je reste concentré, tenir, alors que nous dépassons deux coureurs adossés à une bergerie, l'un a la tête dans les genoux………….pas bon !
Le paysage grandiose sur le massif laisse aussi apparaître l'agression que subissent les glaciers par notre mode vie. Beaucoup ont manifestement perdu de leur surface, sacré réchauffement de la planète !!!
La petite tente orange de la sécu s'est longtemps fait désirer, juste le temps d'enlever les gravillons vicieux des chaussures et c'est reparti, mais la trouille est toujours là, tout peut encore arriver, je n'ai fait que les Templiers (67 km)
Descente vers le Col Chécrouit facile, le saucisson et le fromage du pays en guise d'apéro coca, tête dans une bassine pendant qu'une Miss joue avec des serpents pour amuser la galerie, il y a une espèce de kermesse dans le coin, la tête chauffe et je crains ces bestioles, je ne m'attarde donc pas à regarder et enfile la descente vertigineuse sur Courmayeur par les pistes de ski et un peu de forêt………………….aie aie aie pour les ongles de pieds.
C'est l'Italie.
Récupération du sac de transition au son des exclamations bruyantes des bénévoles affairés mais mal organisés, c'est bien l'Italie, et c'est sympa.
Par contre, la grande salle des sports est un peu lugubre, mais le ravitaillement est au top, on y trouve de tout.
Je tente des cannellonis bolognaises après un petit taboulé et mon fidèle smecta………..ça ne passe pas facile, un coca tassera le tout. Petite discussion autour de rien avec un voisin de galère, je lui refile une petite compote pommes-fraises………….extra !
Changement de tee schirt, pieds badigeonnés au Nok, je me débarrasse de tout le superflus et ne garde que le matos obligatoire, en laissant même mon MP3 qui n'a rien à faire dans cet environnement, le plein de poudre énergétique goût menthe dans les deux bidons, comme il y a la queue au massage, je ne m'attarde pas.
Les bénévoles toujours bruyants récupèrent le sac, 77 km au compteur, 17 h que nous sommes partis, j'ai perdu la notion du temps.
Je n'ai surtout pas pensé à l'abandon, c'est bon signe, mais le doute est omniprésent, il vaut mieux, ce n'est toujours pas gagné !!!!
Petite photo d'Hervé……………..Il fait le tour en bagnole pour nous suivre. A l'arrivée, il aura fait 650 km !!!
La traversée de Courmayeur parmi les voitures, la grimpette vers les faubourgs nous plongent dans une réalité bien loin de notre défi. En traversant un cortège de mariage, un speaker commente le contraste, nous n'allons pas à la même fête !
Le bob Inoxman, que j'avais mouillé au départ du ravito est déjà presque sec, il retournera se baigner dans une petite fontaine. C'est bon !……la tête ira aussi visiter le fond.
La marche s'impose, je suis un jeune couple qui progresse main dans la main, ils sont italiens et relèvent le défi ensemble, je les envie un peu. Ca doit laisser des souvenirs impérissables, même s'il y a ensuite des cassures dans la vie.
Puis la piste se transforme en sentier de montagne dans la forêt, lacets pentus et serrés, nous rattrapons un vététiste qui grimpe avec son vélo sur le dos, un américain, encore plus fada que nous. Quel fêlé, il a en plus le sourire. Fait chaud, le cardio monte. Je m'autorise une petite pause à l'ombre alors que 2 ou 3 coureurs redescendent……………..Vaincus !
L'un de mes suivants ne résiste pas à la tentation, d'après lui, nous ne sommes plus loin du refuge Bertone, il faudra juste traverser une petite section en plein cagnard avant d'être délivré.
Refuge Bertone, km 82 altitude 1989 m
Mélange d'Italie et de montagne, ça piaille, ça chante, le soleil illumine les lieux, la vue sur la vallée de Courmayeur est superbe et me fait prendre conscience du dénivellé accumulé depuis la pause.
Malgré la chaleur, la petite soupe est la bienvenue. Les verres de coca aussi. Je décide de faire une petite pause sommeil à coté d'un coureur épuisé qui dort depuis plus d'une heure. Il avait vomi et ne pouvait plus rien avaler. Une bénévole m'accompagne dans le refuge et débarrasse un banc qui me servira de couchette. Fraîcheur et ombre……….le régal, il est 13h, 18h 30 de course, sieste !
La section jusqu'au refuge Bonatti est courable, parsemée de traversées de ruisseaux qui me permettent de mouiller le bob. Nous sommes à flanc de vallée, coté Italie, la vue sur le massif du Mont Blanc est minérale, on peut deviner les vestiges des glaciers, ce n'est plus que de la caillasse, on cherche la glace.
Je profite de la vue que mes petits enfants ne verront sans doute pas, c'est triste.
Je suis accompagné par une femme, probablement V2 comme moi et suis impressionné par la capacité du sexe faible à maîtriser des épreuves comme celle là, avec aisance et le sourire, comme si la douleur n'avait pas de prise sur elles.
Il est beau, le refuge Bonatti. Un groupe de randonneurs fait une pause, éberlués par ces zombis qu'ils croisent. Pourquoi se presser, au lieu de profiter du paysage !!
Un peu plus loin, au détour d'une crête, le vététiste américain me double, je ne peux pas m'empêcher de fixer ce qui nous attend………………le Grand Col Ferret. Pas possible, monter ça !
En descendant vers Arnuva, nous perdons, avec mes 3 compagnons du moment qui ont fait la Réunion en 2006, encore du dénivellé, rendant l'ascension du Col Grand Ferret plus terrifiante.
Toujours autant de disponibilité de la part des bénévoles, j'avale quelque spaghettis et de l'eau gazeuse, on ne sait plus trop ce qui pourrait faire du bien !!!
Une petite douleur derrière le genou droit me pince. Un petit massage drainage sera réconfortant, il peut valoir des heures de gagné avant l'arrivée. Le dialogue avec les bénévoles rompt aussi la solitude dans l'effort.
Nok, chaussettes secouées, lacets resserrés, les petites fourmis en haut du col me semblent inaccessibles et je les envie. En intégrant une file qui marche au pas lent de l'ascension, le prends conscience de l'utilité des bâtons qui soulagent et permettent des appuis hauts, alors que je suis obligé de balancer les bras et de pousser sur les cuisses, surtout, ne pas perdre le rythme, même s'il est lent.
Je piste un grand échalas avec des chaussettes de contention, ses jambes sont longues, il a le dos courbé et ses grands pas me servent de repère. On dirait un "poulet bicyclette"de la Réunion !
On se divertit comme on peut !
Puis, les fourmis du haut grossissent, celles du bas sont maintenant invisibles……………c'est loin.
Inutile de s'attarder au col, il faut profiter au maximum du jour qui reste, la nouvelle vallée dominée par le Mont Dolent encore éclairée par le soleil généreux est magnifique, la piste large et la pente douce me permettent de courir……………ah, ces maudits orteils !
A l'amorce d'un virage, un gyrophare nous signale un danger, il faut bifurquer à droite pour rejoindre le refuge de la Peule qu'on ne voit pas tout de suite, il est caché par la pente raide.
Campement d'accueil sommaire, des gens prennent l'apéro saucisson, je n'essaie pas, il ne passerait pas !!……….et me contente de coca gentiment servi par une femme qui s'apitoie sur mon sort. Suis-je en si piteux état ?
Pourtant, je ne suis pas à plaindre, des milliers de coureurs aimeraient être à ma place, tant les places sont chères à l'inscription, sans compter celles et ceux qui ont déjà renoncé ou se sont fait rattraper par les barrières horaires.
105 km, il est environ 18h45, 24 h que j'avance et j'ai 4 h d'avance sur la fermeture, il faut tenir encore la longueur des Templiers…………et la nuit !
Un peu de sentier technique et du large chemin chez les Suisses en traversant Ferret, accompagné par un bordelais qui a des racines bretonnes, mais il n'est jamais allé les goûter. C'est fou le nombre de gens qui ont des aïeuls celtes qui confondent Beg Meil et Perros Guirec !!…………..il parle beaucoup et finit par décrocher.
Les maisons sont proprettes et les jardins verdoyants sont sans clôture, c'est paisible, il y a toujours des encouragements.
Je rentre vers 20h au stand de La Fouly, dernier ravito avant la nuit. En faisant le plein de mes 2 bidons, je goûte au chocolat suisse accompagné d'une banane, après le rituel potage, le menu ressemble à celui d'une maison de retraite !!
Le vététiste américain passe en contre bas, quelle santé !!!
Mon bordelais arrive alors que je m'apprête à partir, la petite polaire et le bonnet ont été ressortis, la frontale aussi, il fait un peu frisquet.
Au bout d'une ½ heure, j'ai trop chaud (c'est vrai que nous descendons dans la vallée ombragée) et me débarasse du surplus en même temps que trois anglaises, ou américaines, des petites jeunes qui n'arrêtent pas de tchatcher, jamais épuisées ces nénettes !
Il fait doux et, en me débarrassant de mes américaines, je rejoins des espagnols qui font un boucan du diable. Pas de respect pour l'instant magique, le soir, la nature, la montagne. Manquerait plus qu'ils sortent leur téléphone portable !!………c'est fou le nombre de gars qui téléphonent.
Comprends pas !!!

Je réussis à les lâcher en descendant mieux dans les portions techniques et la nuit, mais il faut se méfier des racines vicieuses.
Traversée de Praz de Fort et d'Issert en compagnie d'un anglais qui ne comprend pas ce que je lui dis. Pas étonnant, mon anglais sommaire est resté scolaire et remonte à 35 ans !
Je lui demande s'il est OK, c'est plutôt "bof".
A Issert, avant de couper la route pour commencer l'ascension vers Champex, nous voyons un gars allongé à l'entrée d'une grange, il récupère points fermés.
Il faut que je vérifie mon avance sur la fermeture des postes de contrôle. C'est une idée fixe, ce serait ridicule maintenant d'être bloqué, je ne regrette pas d'avoir accumulé les heures de sommeil, pourtant c'est tentant !
Le sentier dans les bois est interminable, j'avais pourtant eu l'impression que les lueurs de Champex n'étaient pas si loin. Je suis dans une colonne d'une quinzaine de concurrents, je tiens et double même, mais nous marchons. Puis nous croisons quelques spectateurs venus chercher leurs poulains, ce n'est plus loin.
A peine dans la zone d'accueil, un bénévoles nous tend notre sac de change, équipe super efficace. Je suis toujours en tee schirt, il fait vraiment doux.
Petit coup de barre dans l'immense tente, je n'arrive pas à avaler les spaghettis et décide de m'allonger dans l'aire de repos, torse poil sous une couverture, ça gratte, c'est bon alors que je n'arrive pas à contrôler mes grelottements. Les contractions me tiennent éveillé mais je me repose, c'est déjà ça..
La douleur derrière le genou est tenace et, comme il n'y a pas trop de monde dans la queue, j'attends mon tour chez les kinés. Le responsable de l'équipe décèle une contracture au poplité et conseille un massage de drainage aux 2 jeunes sympas qui font un travail du tonnerre en me conseillant de revêtir mon collant pour le reste de la nuit. Je réussis ensuite à avaler quelques pâtes et siffle même une demi-bibine qui traîne sur une table !
Au point ou j'en suis, un peu de levure ne fera pas de mal.
Toujours le même contraste entre l'animation du ravitaillement et la traversée de Champeix en longeant le lac. Je croise quelques jeunes fêtards allumés et avinés qui gueulent sur des nanas dans le même état !……………………je ne vis pas dans le même monde !
Après une petite portion de route, nous plongeons, avec quelques compagnons dans une petite vallée quand nous rejoignons un gars qui titube…………….il est en train de s'endormir et nous lui conseillons de faire un petit somme avant qu'il ne tombe dans le torrent que nous longeons.
Dans la bande, il y a un coureur qui connaît le coin et la course, il en est à sa 3ème participation, c'est un grand costaud en collant noir et bâtons, il avance bien mais pas question de courir, ça monte un peu. Je suis toujours en tee schirt, il est 2 h du matin à peu près, la nuit est douce.
Bovines, le mur.
Je comprends pourquoi tout le monde en parle, cela ressemble à la montée sur le volcan à la Réunion, même sentier boueux, rocailleux et pentu, parsemé de racines glissantes, je m'accroche aux branches, il y a des marches de géant. C'est long, on devine les lueurs de frontales devant, mais le col semble loin.
Puis il fait moins sombre lorsque nous quittons la forêt par une petite piste qui part vers le nord, la nuit étoilée est magnifique. Je suis à nouveau seul quand, juste après le col, un vent glacial nous rappelle à la réalité. Je ne tarde pas au ravito en enfilant ma polaire entre deux gorgeons de soupe et entame rapidement la descente.
Ca va bien, dommage que mes orteils soient douloureux dans cette portion qui ressemble aux sentiers techniques des Cevennes, la-bas chez mon ami Loulou qui vient de migrer à la Réunion.
Comme j'aurais aimé partager ce périple avec lui.
Lorsque nous entrons dans Trient, avec 2 compagnons de route, la lueur du jour apparaît au-dessus des crêtes, mais j'ai la flemme d'enlever mon sac pour remplir mes bidons. Un bénévole le comprend et fait illico le plein en me proposant la rituelle soupe ……..toujours bienvenue avec son pain et son fromage !. Le même carburant m'avait amené au bout dans l'océan indien.
Pierrot, qu'est ce que tu fous là ?
Gilles Male vient d'arriver en super forme. Ca fait du bien de voir du pays ici. Il est étonné parce que d'habitude je lui mets la pâtée en triathlon. C'est un gars super sympa qui ne se prend pas la tête et ne met pas de pression, la sérénité lui sert de moteur et il va toujours au bout. C'est son assurance, alors que la mienne serait plutôt la prudence en ce moment.
Quand nous repartons, je préfère montrer mes ischios à un kiné, quitte à perdre 15 minutes.
En fait "une" kiné", qui confond massage de drainage et massage de récupération, elle me fait souffrir martyr si bien que lorsqu'elle attaque la 2ème jambe…………..je prends la fuite !!!. On a beau être solide, i y a des limites !!
Le jour est presque levé quand je quitte le village et, à l'attaque de la cerise sur le gâteau, le col des Tseppes, je commence à sentir le bon bout en retirant collant et polaire.
Il reste 25 bornes, faire demi-tour serait inutile, le temps n'a plus d'importance depuis longtemps, les quadriceps sont saturés mais continuent à fonctionner:
"quand le physique te fait tenir debout, le moral te fait avancer"
Le soleil monte vite et a bien réchauffé l'atmosphère, je réussis à courir dans la descente vers Vallorcines et rejoins Gilles qui souffre d'ampoules sous les pieds.
Vallorcines: 16 bornes…………..relax mec !!.et même en marchant à 4 pattes, ça devrait le faire !
Alors, je prends le temps de savourer un morceau de 4/quart avec du coca, un petit signe à Gilles qui rentre aux stands et j'entame une marche rapide le long de la voie de chemin de fer, en tentant un peu de course mais les ischios font trop mal. Je commence à savourer la fierté qui prend le dessus sur le doute.
Le col des Montets est insignifiant, c'est à peine s'il ressemble à une petite cote de chez nous, alors qu'Hervé me rejoint. Il en profite pour faire son footing, je devine sa frustration après avoir accompagné son copain Jean Daniel………………en faisant le tour en voiture !!
Nous croisons de plus en plus d'accompagnateurs à la recherche de leur UTMBiste, des "pique-niqueurs", des randonneurs, la piste s'élargit le long de l'Arve et le soleil cogne. Comme j'ai la flemme d'aller tremper une dernière fois mon bob dans le torrent, c'est Hervé qui s'en charge gentiment pendant que je siffle un gorgeon de coca à un couple de jeunes en pique nique, éberlués, ils en sourient…………….c'est sympa.
La fraîcheur qui me dégouline dans le dos provoque toujours autant de plaisir, c'est bon ! Je reconnais les lieux, puisque nous longeons le site d'accueil avec toutes ses infrastructures sportives en cours de rénovation, il y a beaucoup de monde, surtout des coureurs dont certains sont déjà là depuis……………………plus de 20 h !!!
Je tente une petite course………………mais la machine ne veut pas, 2 fois, 3 fois…………..il n'y a plus de carburant.
En remontant la rue de la gare, je retente le coup par fierté devant les spectateurs, mais il n'y a rien à faire, le réservoir est vide !
Les larmes me montent aux yeux, comme si je revenais après un long voyage, en les essuyant, d'autres les remplacent, la pression est trop forte.
Avant dernier virage, je tire sur la manette du starter, les deux jambes aspirent les ultimes gouttes et, lorsque l'arche d'arrivée se montre à quelques dizaines de mètres, je me surprends à courir, une patte traîne bien un peu mais qu'importe, je suis là et toujours vivant, je vous dois bien ça, à vous tous qui m'avez soutenu et permis ce beau voyage intérieur ……….alors je cours, en levant les bras au ciel, et je le défie !
La décharge d'adrénaline est forte et je ne peux pas la partager, quelle frustration !
Sous l'arche, une seconde intense, puis le vide !!
Le temps ne s'arrête malheureusement pas, comme si on voulait le mettre dans une petite boite pour toujours.
Plus zombi que trailer, on me débarrasse de mes puces (électroniques ! ) et me redonne mon billet de 20 euros, je reçois le débardeur finisher taille L, Evelyne me saute au cou…………………elle n'y croyait pas !
Je peux donc encore l'étonner, c'est un peu une preuve d'amour.
Séance photo avec Hervé, puis avec un demi, assis à la terrasse d'un troquet, puis un 2ème…………je m'endors sur ma chaise !
Les quelques dizaines de mètres qui nous séparent de la douche à l'hôtel auront raison de ma résistance, je m'endors sur les marches en attendant mon tour !!
Je suis déjà en train de rêver et de savourer, et me souviens de ce que disais un concurrent à l'arrivée de la Diagonale des Fous: " on n'est plus le même homme à l'arrivée après un truc comme ça !!"
Nul doute, je me sens transformé et apaisé, sans plus de fierté mais serein grâce à cette aventure au fond de moi-même, il aura suffit de 163 bornes et de 42h et 8 minutes.
A votre tour maintenant, et vous connaîtrez le savoureux mélange du sacrifice et du bonheur……………….toujours vivant !!
Pierre Courtois.

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