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Mon Mont Blanc
Météo exécrable le mardi 21 août
lorsque nous approchons de Chamonix, à 16h30, sous des trombes
d'eau, nous avons l'impression qu'il fait presque nuit !!. Nous essayons,
Evelyne mon épouse et moi d'apercevoir ce qui fait le mythe de
notre présence, les nuages sont tellement bas qu'on n'aperçoit
même pas la montagne !!
Le mercredi contraste radicalement avec la veille, et, si les 4
saisons peuvent se voir dans la journée en Bretagne, la Haute Savoie
peut faire la même chose, peut-être en 2 jours !!!
Un ciel presque dégagé laisse apparaître sa masse
imposante, il est là, majestueux, j'essaie d'imaginer ce que sont
ses 4807 mètres et d'en déduire 2300, pour faire le compte
des 2500 mètres qu'il va falloir atteindre 3 fois pendant la chevauchée,
sans compter les autres patates pourtant pas si insignifiantes.
L'échéance approche et la pression monte, la trouille me
serre un peu le ventre, mais j'essaie de ne pas le montrer. Pourtant,
il n'y aurait aucune honte à échouer devant le morceau,
la réflexion de Jules Verne me revient en mémoire:
"La gloire, ce n'est pas d'être arrivé, mais c'est d'être
parti."
Reculer maintenant, non, ce n'est pas le genre de la maison !!!
Toute la ville de Chamonix vit au rythme du rendez-vous, manifestement,
en 5 années, l'UTMB est devenu un monument et une fierté
pour les Chamoniards
bon, je vois bien
que ça fait aussi marcher le business !!
163 bornes, Tréguier -Rennes avec un passage par l'Everest, 8900
m de dénivelé à grimper et à descendre !!.
J'ai du mal à imaginer.
Jeudi-
Finalement pressé d'être enfin dans le défi, nous
décidons, Evelyne et moi d'aller retirer mon dossard.
Organisation impeccable, accueil chaleureux des bénévoles
vêtus de leur tee schirt vert, vérification d'identité,
billet de 20 euros en caution pour les puces, vérification du matériel
obligatoire (mais il ne sera ensuite jamais vérifié pendant
la course, et j'ai vu des sacs bien légers !!!) Feuille de route
et recommandations, distributions des sacs relais pour Courmayeur et Champex,
puis le fameux tee-schirt (le mien sera bleu, il y en avait aussi des
verts)
..et la petite ballade dans le salon des courses nature,
mais le cur n'y est pas, avalons d'abord ce qui nous est promis
!!!
En sortant du gymnase, un concurrent m'interpelle, mais comme je ne suis
pas physionomiste
.!. Je connecte quand-même quand il me parle
du raid Armorique 1999
.ça ne rajeunit pas !
Plus tard, dans l'après midi, alors que le soleil commence à
cogner, nous rencontrons des "pays". Gilles Male de Perros,
Frédéric Doyen de Lannion, Marie Sergé et son fils
Christophe de Trébeurden, et Gérard Mesmeur.
Naturellement, la discussion tourne autour du "monstre", Fred
m'impressionne avec ses 36 h de l'an dernier, Gérard ne me rassure
pas en racontant son échec à Champex, paralysé par
le froid. Il faut dire que les conditions étaient apocalyptiques
!!
Prendre le départ n'est pas une assurance pour voir l'arrivée
..
à pied
.Le Mont Blanc continue à
nous toiser, du haut de ses 4807 mètres.
Tous les 4 campent du coté de Vallorcine, à une quinzaine
de kilomètres de l'arrivée.
J'essaie d'accumuler les heures de sommeil, alors que certains s'entraînent
à ne pas dormir. C'est l'un ou l'autre. Je me souviens de la Réunion,
des envies irrésistibles de dormir nous assaillent par moment et
il est difficile de résister. Ici, les barrières horaires
ne permettent pas ce confort !!!
Vendredi, jour du départ
.
Puis le temps prend une autre dimension, comme si quelque chose nous poussait
inexorablement vers le moment du lâché, alors qu'on voudrait
bien réfléchir encore un peu, comme si reculer était
possible.
C'est "con", à 57 balais bien tassés, de se faire
mal comme ça, et de stresser pour si peu. Evelyne me répète
que je ne suis pas obligé d'y aller !!!
Pas si simple !!
L'heure approche, et le doute prend le pas sur l'expérience et
l'assurance, on voudrait avoir le ticket gagnant,
pas moyen
d'échapper à la réalité.
Je mesure le privilège de compter parmi toutes celles et tous ceux
qui portent au poignet le petit bracelet plastique rouge et ses 2 puces.
Un peu de fierté aussi, un peu comme des gladiateurs qu'on envoie
au casse pipe. Un peu aventurier des temps modernes.
J'essaie d'imaginer l'état d'esprit des concurrents que nous croisons
dans la rue, il y en a qui sont déjà en tenue dès
le début de l'après midi, sac au dos et équipement
complet
..ça pourrait impressionner, et
puis il y a les anonymes qui espéreraient presque une dégradation
rapide de la météo qui annulerait la fête !! Soulagement
et échappatoire.
Volontaire, mais pas responsable de la situation !!!
Nous décidons enfin avec Evelyne de nous rendre vers 17 h sur la
ligne de départ.
Devant la Mairie, le portable d'Evelyne sonne. C'est JJ Guillou qui veut
aussi participer à la fête, ses petits encouragements me
vont droit au cur, je leur fait une garande place dans mon sac,
en même temps que ceux de Yannick Cornanguer qui avait pris des
nouvelles le matin
paradoxalement,
le fardeau se fait un peu moins lourd, j'aurais aimé qu'ils soient
là.
Folie !!!
.Il
y a déjà une foule compacte et debout sous l'arche du départ
..1h30
avant le bang !!. Comme si une "pole position"était un
atout pour une course qui va durer entre 21 h et 46 heures!!!
Les compteurs sont détraqués chez certains !!
J'essaie de parler avec Evelyne, de méditer sur ma présence,
mais l'anxiété est trop forte, l'humilité serre la
gorge
.elle s'en aperçoit et préfère me laisser
seul. Je crois qu'elle se fait aussi du souci.
Ces moments sont forts et font défiler les souvenirs qui marquent
une vie, ceux qui vous sont chers et ceux qui l'ont été
vous manquent.
Partager tout ça serait tellement bon.
Elle m'avouera plus tard, bien après l'arrivée, qu'avec
mon accident de vtt de mai (2 apophyses vertébrales fracturées),
elle était quasiment sûre que je ne tenterai pas le défi
.
18h15
le discours
émouvant du couple organisateur Poletti me fait monter les larmes
aux yeux, tout remonte à la surface, des personnes me manquent,
c'est le début du voyage intérieur
..c'est
douloureux mais intense.
Je suis abasourdi et écuré par le manque de savoir-vivre
et l'irrespect de dizaines de coureurs qui n'écoutent pas ces mots
d'encouragement, de prudence et de partage de ceux qui, depuis des mois,
se sont sacrifiés pour nous offrir ces moments d'exception.
Quel monde de consommateurs inconscients et égoïstes!
18h30
..Cette musique m'émeut
toujours, comme le "Héra" des Templiers, "les Chariots
de Feu" résonnent dans la petite rue de la mairie, le film
défile aussi
...j'y suis !!
Il me faudra 2'30 pour franchir l'arche et presque 5' pour commencer à
courir, régler les sangles du sac, tout vérifier alors que
déjà des bidons roulent au sol et les premiers bâtons
claquent au sol
.ce n'est pas franchement utile !!. Puis
la course prend son rythme, pas plus de 130 au cardio, on n'est pas arrivé
!!
Il y a quelque chose de pathétique dans l'instant, entre deux haies
de spectateurs qui encouragent jusqu'à la sortie de la vile dans
la direction des Houches, comme si nous partions pour des mois autour
du monde !!
.puis la foule se fait plus rare,
un vide s'installe dans le bruit des sacs qui secouent leur contenu, floc
floc, ting ting, sritch,sans oublier les pffff, pfffff, on y est vraiment.
Il reste à peu près 2h de jour pour le troupeau dense de
2300 concurrents.
A la sortie des Houches, Hervé Charmettant, un ancien compagnon
de raid du temps des "défis verts" m'encourage en prenant
une photo, ça fait du bien, puis dans un virage à gauche,
la pente raidit, il faut marcher
économiser,
économiser, il reste environ 154 km !
Un coup d'il en arrière et la vallée de Chamonix entre
lentement dans la pénombre, illuminée de mille feux, la
vue est magnifique, le dénivelé impressionnant pour un non
montagnard et, lorsque nous atteignons le col de la Charme, je me résigne
à allumer la frontale en mode économique, nous entrons dans
la nuit par une descente vertigineuse par une piste de ski qui fait chauffer
les quadriceps. Les orteils jouent les autos tamponneuses au bout des
chaussures. Ce ne sont pas les 2 ou 3 km de route bitumée qui feront
reposer les freins
il faudra resserrer les lacets.
A St Gervais, c'est le 14 juillet ! Une foule de curieux quasiment
en délire a envahi les abords du ravito, j'en vois qui se précipitent
.à
quoi bon !
Surtout ne pas s'affoler, refaire le plein, savourer le potage chaud,
un peu de coca pétillant et, comme il commence à faire frisquet,
endosser la petite polaire, mais sur le tee schirt mouillé, elle
sera vite humide; je transpire trop.
En sortant du ravitaillement, René Gaudier surgit d'un troquet
en criant "c'est Courtois" et se précipite pour prendre
une photo (qu'il m'enverra ensuite) et m'encourager puis je disparais
dans la pénombre.
Toujours le contraste entre l'animation débordante et le silence
de la nuit dès que nous abordons les sentiers et les pistes qui
longent le "Bon Nant", le petit sentier est sympa et je suis
dans un petit groupe, c'est plus facile pour éclairer le terrain,
on peut anticiper sur les obstacles, c'est courable jusqu'aux Contamines
ou, après quelques marches nous sommes accueillis au 2ème
ravito avec la même liesse qu'à St Gervais. Petit répit
sans floc floc et tac tac de bâtons.
Je n'ai pas voulu m'encombrer de ce matos parce que je ne me suis jamais
entraîné avec, et, je suis resté fidèle à
ma méthode de ne jamais faire des essais en course. Ce qui vaut
pour les chaussures me semble valable aussi pour le reste!.
Je prends le temps de re badigeonner les pieds au Nok, la soupe vermicelle,
le coca et la banane sont avalés appuyé sur une poubelle
en guise de comptoir
petit brin de discussion avec un
spectateur qui connaît le coin et me dit que, jusqu'au col du Bonhomme,
ça ne monte pas trop dur
..Il
se trompe !!! ou il n'a pas pris le même chemin que nous !
Il est temps d'enfiler l'imper léger, il fait vraiment froid, je
ne regrette pas d'avoir pris mes gants polaires et mon bonnet de l'estran
2004. Au bout de 3 à 4 km, à N D de la Gorge, la piste se
transforme en sentier pavé
à la romaine
et pentu, la DDE n'est pas passée par-là depuis longtemps
et ça monte raide la marche s'impose
..mais
j'ai trop chaud et décide d'enlever le coupe vent et le bonnet.
Trop chaud, trop froid, ce n'est pas facile de trouver les bons réglages
!
Un long serpent se dessine au dessus de moi, formé par les mille
frontales qui me semblent pour certaines terriblement loin
et
haut.
A la Balme (km 38-1706m) un grand feu de camp réchauffe
l'atmosphère du campement sommaire, mais c'est plutôt l'enthousiasme
des bénévoles qui fait le boulot.
Je grelotte tee-shirt trempé de sueur, comme ma polaire, mon petit
imper rouge recouvre à nouveau la marinade, faut pas rester comme
ça. Le tee schirt de rechange protégé par un sac
plastique prend vite le relais, ça caille torse poil à 1800
en pleine nuit !!
Je ne tarde pas après le potage, le coca, et la banane en même
temps qu'un petite part de "gâteau sport", sans avoir
oublier les préliminaires avec mon Smecta.
Depuis que j'en prends pendant les courses longues, je n'ai pas de problèmes
de crampes abdominales ni de douleurs pubiennes qui finissent par m'empêcher
de courir, alors que les guiboles sont encore en forme.
Rester chaud et ne pas refroidir la sueur qui gèle, le col du Bonhomme
est loin, mais la progression est efficace, en file indienne nous traversons
quelques névés. Après le col ( 2329 m), la piste
devient plus technique dans la caillasse qui me rappelle la Réunion
jusqu'à la Croix du Bonhomme (2479 m). Petit arrêt cailloux
dans les chaussures ( je n'ai pas de guêtres et c'est une erreur
!) puis nous plongeons dans le noir par une pente herbeuse, glissante,
humide et traversée par des mini mono traces bien creusées.
Il faut avoir des cuisses pour résister à la pente, et des
chaussures qui tiennent la route. Pas de problèmes, mes Pégasus
Nike Trail à pas cher de chez Sobhi font l'affaire alors que je
vois pas mal de concurrents qui jouent les équilibristes ou descendent
sur les fesses !
Mais les ongles des orteils ne sont pas à la fête, je double
du monde mais dans la douleur, ce n'était pas vraiment prévu.
Aux Chappieux ( 49ème - 1549 m) au terme d'une descente
assez vertigineuse, mais comme on n'y voyait rien
concert,
feu de camp, ravito au chaud, chaleureux et bienvenu.
Pas besoin d'aller se servir, les bénévoles sont aux petits
soins, c'est du 3 étoiles, j'ai droit à 2 assiettes de soupe
les pieds sous la table. Ca requinque
.
49 bornes, toujours vivant et le jour va bientôt se lever, ne pas
s'affoler, il en reste 114.
En passant devant la salle de soins et kiné, personne dans la file.
J'en profite pour passer 10' à régénérer les
quadriceps, la jeune qui me couve vient de passer 4 années à
la Réunion du coté de St Pierre. Elle avait été
bénévole sur le Grand Raid. Que de bons souvenirs pour nous
deux.
Nouvelle rencontre avec Hervé qui vient de voir partir son
ami Jean Daniel. Petit brin de causette sur la route qui monte d'abord
doucement vers le Col de la Seigne, on peut courir en traînant les
pieds. Le jour se lève, avec des chances, j'aurais droit au spectacle
au sommet du col transformé en alpage
..Superbe
féerie de couleur!!
Je me sens tout petit devant ce monument, le paysage vers le refuge Elisabetta
est magnifique, je perds peu à peu la notion du temps quand les
douleurs sont supportables.
Course à la dahu dans la descente pour éviter de meurtrir
davantage les pieds puis petit répit, bien chauffé par les
premiers rayons du soleil au ravito, en compagnie de Marie Sergé
.Sacrée
baroudeuse. Chapeau bas !!
Nettoyage de chaussettes et badigeonnage de Nok, soupe coca avant d'enfiler
une longue piste en ligne droite. Les rangs se sont bien éclaircis
et les groupes de coureurs sont plus rares, alors que les foulées
sont, elles aussi plus lourdes. Economiser, économiser, surtout
que la grimpette, juste après le lac Combal, vers arête Mont
Favre
.Ce n'est pas de la piquette !!
.à
considérer avec le cagnard qui s'y met !!
C'est vraiment raide dans la mono trace qui quitte la vallée à
droite.
Il y a quelque chose d'inhumain à vouloir continuer à avancer
alors que l'adversité grandit. Le petit groupe que j'ai rejoint
discute beaucoup, ils ont perdu l'un des leurs, c'est leur 2ème
tentative et 1 seul a déjà vu le bout.
Je reste concentré, tenir, alors que nous dépassons deux
coureurs adossés à une bergerie, l'un a la tête dans
les genoux
.pas bon !
Le paysage grandiose sur le massif laisse aussi apparaître l'agression
que subissent les glaciers par notre mode vie. Beaucoup ont manifestement
perdu de leur surface, sacré réchauffement de la planète
!!!
La petite tente orange de la sécu s'est longtemps fait désirer,
juste le temps d'enlever les gravillons vicieux des chaussures et c'est
reparti, mais la trouille est toujours là, tout peut encore arriver,
je n'ai fait que les Templiers (67 km)
Descente vers le Col Chécrouit facile, le saucisson et le fromage
du pays en guise d'apéro coca, tête dans une bassine pendant
qu'une Miss joue avec des serpents pour amuser la galerie, il y a une
espèce de kermesse dans le coin, la tête chauffe et je crains
ces bestioles, je ne m'attarde donc pas à regarder et enfile la
descente vertigineuse sur Courmayeur par les pistes de ski et un peu de
forêt
.aie aie aie pour
les ongles de pieds.
C'est l'Italie.
Récupération du sac de transition au son des exclamations
bruyantes des bénévoles affairés mais mal organisés,
c'est bien l'Italie, et c'est sympa.
Par contre, la grande salle des sports est un peu lugubre, mais le ravitaillement
est au top, on y trouve de tout.
Je tente des cannellonis bolognaises après un petit taboulé
et mon fidèle smecta
..ça ne passe pas
facile, un coca tassera le tout. Petite discussion autour de rien avec
un voisin de galère, je lui refile une petite compote pommes-fraises
.extra
!
Changement de tee schirt, pieds badigeonnés au Nok, je me débarrasse
de tout le superflus et ne garde que le matos obligatoire, en laissant
même mon MP3 qui n'a rien à faire dans cet environnement,
le plein de poudre énergétique goût menthe dans les
deux bidons, comme il y a la queue au massage, je ne m'attarde pas.
Les bénévoles toujours bruyants récupèrent
le sac, 77 km au compteur, 17 h que nous sommes partis, j'ai perdu la
notion du temps.
Je n'ai surtout pas pensé à l'abandon, c'est bon signe,
mais le doute est omniprésent, il vaut mieux, ce n'est toujours
pas gagné !!!!
Petite photo d'Hervé
..Il fait le
tour en bagnole pour nous suivre. A l'arrivée, il aura fait 650
km !!!
La traversée de Courmayeur parmi les voitures, la grimpette vers
les faubourgs nous plongent dans une réalité bien loin de
notre défi. En traversant un cortège de mariage, un speaker
commente le contraste, nous n'allons pas à la même fête
!
Le bob Inoxman, que j'avais mouillé au départ du ravito
est déjà presque sec, il retournera se baigner dans une
petite fontaine. C'est bon !
la tête ira aussi visiter
le fond.
La marche s'impose, je suis un jeune couple qui progresse main dans la
main, ils sont italiens et relèvent le défi ensemble, je
les envie un peu. Ca doit laisser des souvenirs impérissables,
même s'il y a ensuite des cassures dans la vie.
Puis la piste se transforme en sentier de montagne dans la forêt,
lacets pentus et serrés, nous rattrapons un vététiste
qui grimpe avec son vélo sur le dos, un américain, encore
plus fada que nous. Quel fêlé, il a en plus le sourire. Fait
chaud, le cardio monte. Je m'autorise une petite pause à l'ombre
alors que 2 ou 3 coureurs redescendent
..Vaincus
!
L'un de mes suivants ne résiste pas à la tentation, d'après
lui, nous ne sommes plus loin du refuge Bertone, il faudra juste traverser
une petite section en plein cagnard avant d'être délivré.
Refuge Bertone, km 82 altitude 1989 m
Mélange d'Italie et de montagne, ça piaille, ça chante,
le soleil illumine les lieux, la vue sur la vallée de Courmayeur
est superbe et me fait prendre conscience du dénivellé accumulé
depuis la pause.
Malgré la chaleur, la petite soupe est la bienvenue. Les verres
de coca aussi. Je décide de faire une petite pause sommeil à
coté d'un coureur épuisé qui dort depuis plus d'une
heure. Il avait vomi et ne pouvait plus rien avaler. Une bénévole
m'accompagne dans le refuge et débarrasse un banc qui me servira
de couchette. Fraîcheur et ombre
.le régal,
il est 13h, 18h 30 de course, sieste !
La section jusqu'au refuge Bonatti est courable, parsemée de traversées
de ruisseaux qui me permettent de mouiller le bob. Nous sommes à
flanc de vallée, coté Italie, la vue sur le massif du Mont
Blanc est minérale, on peut deviner les vestiges des glaciers,
ce n'est plus que de la caillasse, on cherche la glace.
Je profite de la vue que mes petits enfants ne verront sans doute pas,
c'est triste.
Je suis accompagné par une femme, probablement V2 comme moi et
suis impressionné par la capacité du sexe faible à
maîtriser des épreuves comme celle là, avec aisance
et le sourire, comme si la douleur n'avait pas de prise sur elles.
Il est beau, le refuge Bonatti. Un groupe de randonneurs fait une pause,
éberlués par ces zombis qu'ils croisent. Pourquoi se presser,
au lieu de profiter du paysage !!
Un peu plus loin, au détour d'une crête, le vététiste
américain me double, je ne peux pas m'empêcher de fixer ce
qui nous attend
le Grand Col Ferret.
Pas possible, monter ça !
En descendant vers Arnuva, nous perdons, avec mes 3 compagnons du moment
qui ont fait la Réunion en 2006, encore du dénivellé,
rendant l'ascension du Col Grand Ferret plus terrifiante.
Toujours autant de disponibilité de la part des bénévoles,
j'avale quelque spaghettis et de l'eau gazeuse, on ne sait plus trop ce
qui pourrait faire du bien !!!
Une petite douleur derrière le genou droit me pince. Un petit massage
drainage sera réconfortant, il peut valoir des heures de gagné
avant l'arrivée. Le dialogue avec les bénévoles rompt
aussi la solitude dans l'effort.
Nok, chaussettes secouées, lacets resserrés, les petites
fourmis en haut du col me semblent inaccessibles et je les envie. En intégrant
une file qui marche au pas lent de l'ascension, le prends conscience de
l'utilité des bâtons qui soulagent et permettent des appuis
hauts, alors que je suis obligé de balancer les bras et de pousser
sur les cuisses, surtout, ne pas perdre le rythme, même s'il est
lent.
Je piste un grand échalas avec des chaussettes de contention, ses
jambes sont longues, il a le dos courbé et ses grands pas me servent
de repère. On dirait un "poulet bicyclette"de la Réunion
!
On se divertit comme on peut !
Puis, les fourmis du haut grossissent, celles du bas sont maintenant invisibles
c'est
loin.
Inutile de s'attarder au col, il faut profiter au maximum du jour qui
reste, la nouvelle vallée dominée par le Mont Dolent encore
éclairée par le soleil généreux est magnifique,
la piste large et la pente douce me permettent de courir
ah,
ces maudits orteils !
A l'amorce d'un virage, un gyrophare nous signale un danger, il faut bifurquer
à droite pour rejoindre le refuge de la Peule qu'on ne voit pas
tout de suite, il est caché par la pente raide.
Campement d'accueil sommaire, des gens prennent l'apéro saucisson,
je n'essaie pas, il ne passerait pas !!
.et me contente
de coca gentiment servi par une femme qui s'apitoie sur mon sort. Suis-je
en si piteux état ?
Pourtant, je ne suis pas à plaindre, des milliers de coureurs aimeraient
être à ma place, tant les places sont chères à
l'inscription, sans compter celles et ceux qui ont déjà
renoncé ou se sont fait rattraper par les barrières horaires.
105 km, il est environ 18h45, 24 h que j'avance et j'ai 4 h d'avance
sur la fermeture, il faut tenir encore la longueur des Templiers
et
la nuit !
Un peu de sentier technique et du large chemin chez les Suisses en traversant
Ferret, accompagné par un bordelais qui a des racines bretonnes,
mais il n'est jamais allé les goûter. C'est fou le nombre
de gens qui ont des aïeuls celtes qui confondent Beg Meil et Perros
Guirec !!
..il parle beaucoup et finit par décrocher.
Les maisons sont proprettes et les jardins verdoyants sont sans clôture,
c'est paisible, il y a toujours des encouragements.
Je rentre vers 20h au stand de La Fouly, dernier ravito avant la nuit.
En faisant le plein de mes 2 bidons, je goûte au chocolat suisse
accompagné d'une banane, après le rituel potage, le menu
ressemble à celui d'une maison de retraite !!
Le vététiste américain passe en contre bas, quelle
santé !!!
Mon bordelais arrive alors que je m'apprête à partir, la
petite polaire et le bonnet ont été ressortis, la frontale
aussi, il fait un peu frisquet.
Au bout d'une ½ heure, j'ai trop chaud (c'est vrai que nous descendons
dans la vallée ombragée) et me débarasse du surplus
en même temps que trois anglaises, ou américaines, des petites
jeunes qui n'arrêtent pas de tchatcher, jamais épuisées
ces nénettes !
Il fait doux et, en me débarrassant de mes américaines,
je rejoins des espagnols qui font un boucan du diable. Pas de respect
pour l'instant magique, le soir, la nature, la montagne. Manquerait plus
qu'ils sortent leur téléphone portable !!
c'est
fou le nombre de gars qui téléphonent.
Comprends pas !!!
Je réussis à les lâcher en descendant mieux dans les
portions techniques et la nuit, mais il faut se méfier des racines
vicieuses.
Traversée de Praz de Fort et d'Issert en compagnie d'un anglais
qui ne comprend pas ce que je lui dis. Pas étonnant, mon anglais
sommaire est resté scolaire et remonte à 35 ans !
Je lui demande s'il est OK, c'est plutôt "bof".
A Issert, avant de couper la route pour commencer l'ascension vers
Champex, nous voyons un gars allongé à l'entrée d'une
grange, il récupère points fermés.
Il faut que je vérifie mon avance sur la fermeture des postes de
contrôle. C'est une idée fixe, ce serait ridicule maintenant
d'être bloqué, je ne regrette pas d'avoir accumulé
les heures de sommeil, pourtant c'est tentant !
Le sentier dans les bois est interminable, j'avais pourtant eu l'impression
que les lueurs de Champex n'étaient pas si loin. Je suis dans une
colonne d'une quinzaine de concurrents, je tiens et double même,
mais nous marchons. Puis nous croisons quelques spectateurs venus chercher
leurs poulains, ce n'est plus loin.
A peine dans la zone d'accueil, un bénévoles nous tend notre
sac de change, équipe super efficace. Je suis toujours en tee schirt,
il fait vraiment doux.
Petit coup de barre dans l'immense tente, je n'arrive pas à avaler
les spaghettis et décide de m'allonger dans l'aire de repos, torse
poil sous une couverture, ça gratte, c'est bon alors que je n'arrive
pas à contrôler mes grelottements. Les contractions me tiennent
éveillé mais je me repose, c'est déjà ça..
La douleur derrière le genou est tenace et, comme il n'y a pas
trop de monde dans la queue, j'attends mon tour chez les kinés.
Le responsable de l'équipe décèle une contracture
au poplité et conseille un massage de drainage aux 2 jeunes sympas
qui font un travail du tonnerre en me conseillant de revêtir mon
collant pour le reste de la nuit. Je réussis ensuite à avaler
quelques pâtes et siffle même une demi-bibine qui traîne
sur une table !
Au point ou j'en suis, un peu de levure ne fera pas de mal.
Toujours le même contraste entre l'animation du ravitaillement et
la traversée de Champeix en longeant le lac. Je croise quelques
jeunes fêtards allumés et avinés qui gueulent sur
des nanas dans le même état !
je
ne vis pas dans le même monde !
Après une petite portion de route, nous plongeons, avec quelques
compagnons dans une petite vallée quand nous rejoignons un gars
qui titube
.il est en train de s'endormir
et nous lui conseillons de faire un petit somme avant qu'il ne tombe dans
le torrent que nous longeons.
Dans la bande, il y a un coureur qui connaît le coin et la course,
il en est à sa 3ème participation, c'est un grand costaud
en collant noir et bâtons, il avance bien mais pas question de courir,
ça monte un peu. Je suis toujours en tee schirt, il est 2 h du
matin à peu près, la nuit est douce.
Bovines, le mur.
Je comprends pourquoi tout le monde en parle, cela ressemble à
la montée sur le volcan à la Réunion, même
sentier boueux, rocailleux et pentu, parsemé de racines glissantes,
je m'accroche aux branches, il y a des marches de géant. C'est
long, on devine les lueurs de frontales devant, mais le col semble loin.
Puis il fait moins sombre lorsque nous quittons la forêt par une
petite piste qui part vers le nord, la nuit étoilée est
magnifique. Je suis à nouveau seul quand, juste après le
col, un vent glacial nous rappelle à la réalité.
Je ne tarde pas au ravito en enfilant ma polaire entre deux gorgeons de
soupe et entame rapidement la descente.
Ca va bien, dommage que mes orteils soient douloureux dans cette portion
qui ressemble aux sentiers techniques des Cevennes, la-bas chez mon ami
Loulou qui vient de migrer à la Réunion.
Comme j'aurais aimé partager ce périple avec lui.
Lorsque nous entrons dans Trient, avec 2 compagnons de route, la
lueur du jour apparaît au-dessus des crêtes, mais j'ai la
flemme d'enlever mon sac pour remplir mes bidons. Un bénévole
le comprend et fait illico le plein en me proposant la rituelle soupe
..toujours bienvenue avec son pain et son fromage !. Le même
carburant m'avait amené au bout dans l'océan indien.
Pierrot, qu'est ce que tu fous là ?
Gilles Male vient d'arriver en super forme. Ca fait du bien de
voir du pays ici. Il est étonné parce que d'habitude je
lui mets la pâtée en triathlon. C'est un gars super sympa
qui ne se prend pas la tête et ne met pas de pression, la sérénité
lui sert de moteur et il va toujours au bout. C'est son assurance, alors
que la mienne serait plutôt la prudence en ce moment.
Quand nous repartons, je préfère montrer mes ischios à
un kiné, quitte à perdre 15 minutes.
En fait "une" kiné", qui confond massage de drainage
et massage de récupération, elle me fait souffrir martyr
si bien que lorsqu'elle attaque la 2ème jambe
..je
prends la fuite !!!. On a beau être solide, i y a des limites !!
Le jour est presque levé quand je quitte le village et, à
l'attaque de la cerise sur le gâteau, le col des Tseppes, je commence
à sentir le bon bout en retirant collant et polaire.
Il reste 25 bornes, faire demi-tour serait inutile, le temps n'a
plus d'importance depuis longtemps, les quadriceps sont saturés
mais continuent à fonctionner:
"quand le physique te fait tenir debout, le moral te fait avancer"
Le soleil monte vite et a bien réchauffé l'atmosphère,
je réussis à courir dans la descente vers Vallorcines et
rejoins Gilles qui souffre d'ampoules sous les pieds.
Vallorcines: 16 bornes
..relax mec !!.et
même en marchant à 4 pattes, ça devrait le faire !
Alors, je prends le temps de savourer un morceau de 4/quart avec du coca,
un petit signe à Gilles qui rentre aux stands et j'entame une marche
rapide le long de la voie de chemin de fer, en tentant un peu de course
mais les ischios font trop mal. Je commence à savourer la fierté
qui prend le dessus sur le doute.
Le col des Montets est insignifiant, c'est à peine s'il
ressemble à une petite cote de chez nous, alors qu'Hervé
me rejoint. Il en profite pour faire son footing, je devine sa frustration
après avoir accompagné son copain Jean Daniel
en
faisant le tour en voiture !!
Nous croisons de plus en plus d'accompagnateurs à la recherche
de leur UTMBiste, des "pique-niqueurs", des randonneurs, la
piste s'élargit le long de l'Arve et le soleil cogne. Comme j'ai
la flemme d'aller tremper une dernière fois mon bob dans le torrent,
c'est Hervé qui s'en charge gentiment pendant que je siffle un
gorgeon de coca à un couple de jeunes en pique nique, éberlués,
ils en sourient
.c'est sympa.
La fraîcheur qui me dégouline dans le dos provoque toujours
autant de plaisir, c'est bon ! Je reconnais les lieux, puisque nous longeons
le site d'accueil avec toutes ses infrastructures sportives en cours de
rénovation, il y a beaucoup de monde, surtout des coureurs dont
certains sont déjà là depuis
plus
de 20 h !!!
Je tente une petite course
mais
la machine ne veut pas, 2 fois, 3 fois
..il n'y
a plus de carburant.
En remontant la rue de la gare, je retente le coup par fierté devant
les spectateurs, mais il n'y a rien à faire, le réservoir
est vide !
Les larmes me montent aux yeux, comme si je revenais après un long
voyage, en les essuyant, d'autres les remplacent, la pression est trop
forte.
Avant dernier virage, je tire sur la manette du starter, les deux
jambes aspirent les ultimes gouttes et, lorsque l'arche d'arrivée
se montre à quelques dizaines de mètres, je me surprends
à courir, une patte traîne bien un peu mais qu'importe, je
suis là et toujours vivant, je vous dois bien ça, à
vous tous qui m'avez soutenu et permis ce beau voyage intérieur
.alors je cours, en levant les bras au ciel, et je le
défie !
La décharge d'adrénaline est forte et je ne peux pas la
partager, quelle frustration !
Sous l'arche, une seconde intense, puis le vide !!
Le temps ne s'arrête malheureusement pas, comme si on voulait le
mettre dans une petite boite pour toujours.
Plus zombi que trailer, on me débarrasse de mes puces (électroniques
! ) et me redonne mon billet de 20 euros, je reçois le débardeur
finisher taille L, Evelyne me saute au cou
elle
n'y croyait pas !
Je peux donc encore l'étonner, c'est un peu une preuve d'amour.
Séance photo avec Hervé, puis avec un demi, assis à
la terrasse d'un troquet, puis un 2ème
je
m'endors sur ma chaise !
Les quelques dizaines de mètres qui nous séparent de la
douche à l'hôtel auront raison de ma résistance, je
m'endors sur les marches en attendant mon tour !!
Je suis déjà en train de rêver et de savourer, et
me souviens de ce que disais un concurrent à l'arrivée de
la Diagonale des Fous: " on n'est plus le même homme à
l'arrivée après un truc comme ça !!"
Nul doute, je me sens transformé et apaisé, sans plus de
fierté mais serein grâce à cette aventure au fond
de moi-même, il aura suffit de 163 bornes et de 42h et 8 minutes.
A votre tour maintenant, et vous connaîtrez le savoureux mélange
du sacrifice et du bonheur
.toujours
vivant !!
Pierre Courtois.
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